13 mai 2021#4


Liberté d’expression : la France se réveille

Bonjour,
Vous êtes de plus en plus nombreux à nous lire, nous regarder, nous écouter chaque semaine et c’est précieux. Après un petit séjour outre-Atlantique, retour en France cette fois-ci où l’heure est également aux remises en question.



Dans le précédent épisode de L’AntiÉditorial, j’évoquais ces Américains qui résistent à la cancel culture et à l’autocensure. En particulier à l’université et dans les médias. Mais en France aussi, certains s’inquiètent. Même si les polémiques sont souvent « bien de chez nous », la tendance de fond demeure la même. L’heure est à l’intimidation. Et donc, à l’autocensure.

Une obsession française ?

Bien sûr, la France n’est pas l’Amérique. Chez nous, c’est autour de l’islam que le débat souvent s’envenime et que la liberté de parole paraît menacée. Aux États-Unis, la défense de la liberté d’expression inclut le droit à l’expression des convictions religieuses au sein de l’espace universitaire. En France, c’est souvent au nom de la laïcité que cette bataille est menée. C’est le cas, explicitement, avec le comité Vigilance universités « contre le racisme et l’antisémitisme, contre le racialisme et le communautarisme, et pour la défense de la laïcité ». L’affaire Charlie, c’est en France. L’affaire Mila, c’est en France. L’assassinat d’un professeur, Samuel Paty, pour avoir évoqué dans son cours les caricatures de Mahomet, c’est encore et toujours en France. Et il faudrait évoquer aussi – affaire dans l’affaire, autocensure au cœur d’un débat sur la liberté – le refus de nommer un établissement scolaire du nom de Samuel Paty. Et l’autocensure des professeurs est devenue bien réelle, si l’on en juge par un sondage Ifop, réalisé pour la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo : 49 % des enseignants interrogés affirment s’être déjà autocensurés à propos de religion, afin de ne pas provoquer de possibles incidents dans leur classe. Soit 13 points supplémentaires depuis 2018. Et puisque nous sommes en France et que la laïcité est, chez nous, au cœur du sujet, rappelons enfin la campagne menée contre deux professeurs de l’Institut d’Études politiques de Grenoble. Leur nom avait été placardé sur les murs de l’établissement, assorti du slogan « Des fascistes dans nos amphis – l’islamophobie tue ». L’initiative de cet affichage revenait à un syndicat étudiant.

Un parfum néo-mao flotterait-il ? « Les grandes proclamations prétendument antiracistes de ces « gardes rouges » intersectionnels leur permettront d’atteindre des positions dominantes sans que les inégalités et les discriminations véritables aient le moins du monde régressé », prophétise Natacha Polony. Sur le fond, l’éditorialiste de Marianne entend réagir à « l’activisme qui progresse à une vitesse vertigineuse dans les universités, qui impose sa loi dans les sciences sociales en réclamant la démission des récalcitrants, et qui gagne peu à peu les bastions des élites. » Voilà qui « nous prépare un avenir étouffant. Ces gens sont ultra-minoritaires ? Hélas, comme ils ne sont pas démocrates, ça ne les empêchera nullement d’imposer leurs vues, dans le silence assourdissant de tous ceux qui préfèrent se taire plutôt que d’être à leur tour accusés. La peur est la plus sûre alliée du vrai fascisme. »

Appropriation culturelle

Mais la pression à la censure et à l’autocensure ne se réduit pas, loin s’en faut, aux sujets liés à l’islam. La problématique est plus large. Bien plus large ! Rappelons le cas de Sylviane Agacinski, empêchée de s’exprimer à l’université de Bordeaux en raison de son opposition à la gestation pour autrui – les mères porteuses – que cette féministe considère comme une forme moderne d’esclavage. Ou la destruction de livres de François Hollande, avant que celui-ci intervienne à la fac de droit de Lille, en 2019. « Comment continuer à travailler dans une librairie, indépendante, spécialisée, s’il n’est plus envisageable de parler avec ceux qu’on abhorre ? », s’interroge alors la librairie Meura, qui a fourni les ouvrages destinés à la vente. On peut ajouter à la liste de ces incidents le cas tout récent du caricaturiste Xavier Gorce. Après la parution d’un dessin controversé, très vite désavoué par la direction du Monde sous la pression de certains internautes, le dessinateur des « Dégivrés » démissionne. L’affaire suscite les réactions pour le moins contrastées des lecteurs, comme le reconnaît Gilles van Kote.

Enfin, à ces pressions venues de l’opinion publique s’ajoutent de récurrentes tentatives politiques de contrôler les réseaux sociaux, d’encadrer le travail de la presse ou de restreindre la possibilité de filmer les policiers. « On risque de voir se multiplier les procédures entamées par ceux qui veulent faire taire les journalistes, en empoisonnant la vie des rédactions. Le péril pour la presse, ici, est moins la censure que l’autocensure, mais le résultat est le même, la restriction de l’expression », estimait déjà en 2019 l’historien Christian Delporte, spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique.

Comme aux États-Unis

Aux États-Unis comme en France s’ajoutent désormais les polémiques infinies sur « l’appropriation culturelle ». Celle des peuples premiers par la mode. Celle des tresses africaines par la chanteuse Adèle. Là-bas, c’est la soupe joumou des Haïtiens qui étouffe les apprentis censeurs. Chez nous, c’est la mise en scène des Suppliantes d’Eschyle, bloquée à la Sorbonne par quelques hurluberlus. Autre différence avec ce qui se passe outre-Atlantique : le vocabulaire. En France, le débat s’articule désormais autour de la notion de « décolonialisme ». « Ne pas céder face à ces intimidations : telle est notre commune responsabilité aujourd’hui. Le moindre symptôme de servitude volontaire ne pardonnerait pas et serait fatal pour les artistes, donc pour les citoyens qu’ils servent », estimait un collectif d’artistes et de grands noms du spectacle ou de la littérature, parmi lesquels Ariane Mnouchkine, Christian Schiaretti, Wajdi Mouawad ou Barbara Cassin.

Pression à l’autocensure  

Peut-on résister à la pression ? Comment ne pas céder devant les campagnes médiatiques, les violences physiques, la peur d’un assassinat… ou tout simplement par lassitude ? En un mot, est-il possible de lutter contre l’autocensure, qui est le but ultime de ces intimidations ? L’AntiÉditorial est allé poser la question à Caroline Fourest. Celle-ci a publié un livre percutant, au titre moqueur, Génération offensée, mais au propos aussi argumenté qu’alarmiste. L’essayiste, qui a pourtant derrière elle un long passé militant et n’a jamais semblé craindre la polémique, m’a répondu sans langue de bois :

« Je vais vous confier quelque chose. Je suis, de nature, absolument réticente à m’autocensurer. Mais même moi, je m’autocensure, bien sûr. D’abord, faire la part des choses, c’est comme le cholestérol. Il y a le bon et le mauvais. On a tous besoin de s’autocensurer : ne pas jeter en permanence ce que l’on pense au visage de l’autre, c’est de la politesse. Mais quand on pense quelque chose sincèrement, quelque chose qui n’est ni honteux ni radical et que pourtant, on n’ose même pas le dire, c’est là qu’effectivement, il y a un souci. D’abord, je suis entourée de gens qui sont sous protection policière pour avoir dessiné ou parlé de façon tout à fait raisonnable sur la question du fanatisme religieux. C’est quand même un climat qui est très lourd dans un pays laïc. Mais en plus de ça, en plus de la peur, des menaces bien réelles de la part de quelques radicaux, on s’autocensure les uns les autres. »

Et pour Caroline Fourest, il n’y a pas que la thématique de l’islam et de la laïcité. Comme aux États-Unis, la problématique est bien plus large, bien plus étouffante.

 « Je vois bien que je m’autocensure sur des questions comme l’antiracisme, ou le féminisme. Je ne dis pas tout ce que je pense aujourd’hui de la dérive de certains courants. J’essaie de le dire de façon espacée parce que, sinon, je me prends des campagnes où je suis délégitimée sur la base de ma couleur de peau. Dans ma vie, j’ai connu le sexisme, j’ai connu l’homophobie. Mais j’ai attendu 45 ans pour connaître aussi le fait d’être disqualifiée, « silenciée » comme diraient les nouvelles générations, parce que je suis une « féministe blanche ». Une identité que je ne me connaissais pas. Je me connaissais comme lesbienne, et ça m’avait coûté assez cher… Maintenant, je suis passée directement de « je suis trop minoritaire, trop jeune pour parler aux femmes » à « je suis trop blanche pour parler ». Franchement, j’ai connu deux ans, au milieu, qui étaient vivables. C’est quand même très court ! Donc c’est très dur, parce que je vois bien qu’aujourd’hui, quand je veux parler de l’antiracisme, qui reste pourtant un des sujets qui me passionnent et qui m’animent depuis des années, ou même du sexisme, je suis obligée de réfléchir à deux fois au fait que je vais être délégitimée à cause de ma couleur de peau. C’est insupportable. »

Peut-on encore sauver la liberté ?

Je vous conseille de lire l’essai très fouillé et très nuancé de Monique Canto-Sperber, Sauver la liberté d’expression, qui vient de paraître chez Albin Michel. Pour cette spécialiste du libéralisme et ancienne directrice de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, « la liberté d’expression est aujourd’hui prise en otage. D’un côté, elle sert à cautionner des propos abjects. De l’autre, elle est contestée dans son principe par l’activisme de censeurs qui veulent privatiser à leur profit la définition des limites de la parole ». Monique Canto-Sperber montre que les tribunaux sont dépassés par ce double phénomène. Elle rappelle aussi que la liberté d’exprimer ses opinions et de les publier ne s’est imposée comme une évidence qu’à partir du XVIIe siècle. Enfin, souligne-t-elle, il n’est pas de liberté d’expression viable sans le paradoxe d’un consensus sur des valeurs communes et des façons de s’exprimer, et ce consensus vole aujourd’hui en éclats alors que « la démocratisation de la parole » a donné naissance à « des tribus accrochées à leurs certitudes » sous l’effet, disons, du multiculturalisme. En bref, cet édifice que nous tenions pour solide et presque éternel se révèle très fragile. Alors qu’il semble se fissurer de toute part, il sera difficile à refonder. Monique Canto-Sperber se demande carrément, et avec une forme de résignation ou de lucidité mélancolique, si la liberté d’expression n’est pas « un concept bancal arrivé à son terme ».

La lutte contre l’autocensure sera le combat de la décennie, estime de son côté Laetitia Strauch-Bonart, dans un édito du Point. Elle rappelle la plaisanterie de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro : « Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs. » Mais les « deux ou trois censeurs » se sont démultipliés. Ils ont tous leur compte sur Twitter. D’ailleurs, comme l’écrit Laetitia Strauch-Bonart, « l’opinion fait peur parce que, contrairement à la censure d’État, centralisée, prévisible et délimitée, celle de la foule est décentralisée, imprévisible et exponentielle. Sur les réseaux sociaux où il est omniprésent, ce contrôle fabrique alors un climat particulièrement anxiogène, provoquant in fine l’autocensure. » L’éditorialiste cite aussi George Orwell : « le principal danger qui menace la liberté de pensée et d’expression en ce moment n’est pas l’interférence directe [du gouvernement] ou d’une entité officielle. Si les éditeurs et les rédacteurs en chef se démènent pour empêcher que certains sujets ne donnent lieu à des publications, ce n’est pas parce qu’ils ont peur des poursuites judiciaires mais parce qu’ils sont effrayés par l’opinion publique. » Cette frayeur est devenue aujourd’hui une peur panique.

Alors, le combat pour la liberté d’expression est-il perdu ? L’autocensure va-t-elle s’imposer ? L’AntiÉditorial a aussi posé cette question à Caroline Fourest. Voici sa réponse : « Je suis raisonnablement optimiste. Ça se joue en ce moment même. Soit on prend le chemin des États-Unis, soit on se réveille à temps. C’est un peu comme quand le coronavirus arrive. On regarde ce qui se passe et on se dit : tiens, on a la chance d’avoir peut-être cinq ans de retard sur les États-Unis. Essayons d’en faire cinq ans d’avance. Essayons de ne pas tomber dans ces travers, dans ces simplifications. De tenir bon face aux coups qui vont venir, parce qu’on prend énormément de coups de la part des médias, des lieux de pouvoir et des lieux culturels américains. C’est un vrai impérialisme qui est en train de se jouer. Il faut qu’on arrive à tenir bon, le temps que la gauche américaine universaliste reprenne un peu d’oxygène. »



Fourest, C. (2020). Génération offensée : De la police de la culture à la police de la pensée. Grasset.

Canto-Sperber, M. (2021). Sauver la liberté d’expression. Albin Michel.

Article du journal Le Point

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Crédits photos : © Stéphane Grangier, © Dusault, © Stephanie Mitchell, © Wikipedia