07 avril 2022#42


Pourquoi les populismes résistent



Aux États-Unis, Donald Trump a maintes fois professé son admiration pour le président russe. En France aussi, populisme et poutinisme forment un couple ancien. Et ce couple fait toujours excellent ménage. Nous sommes à courte distance de la présidentielle, la Russie a envahi l’Ukraine, et les sympathies ou l’indulgence pour le maître du Kremlin n’ont pas d’impact sur les intentions de vote. L’AntiÉditorial a voulu savoir pourquoi…

Populistes et poutinistes  

Bien sûr, définir le ou les populismes s’avère difficile. Les spécialistes de sciences politiques ne parviennent pas à s’accorder sur les contours du phénomène. Parfois même, ils contestent son existence, en dehors de quelques régimes latino-américains du siècle passé.

Pour avancer, L’AntiÉditorial retient l’approche de Pierre Rosanvallon, auteur du Siècle du populisme, paru au Seuil : le populisme, c’est « une conception du peuple, une théorie de la démocratie, une modalité de la représentation, une politique et une philosophie de l’économie, un régime de passions et d’émotions. » Cela vous semble abstrait, un peu abscons même ? La journaliste Marion Dupont rend intelligibles les concepts de Rosanvallon : le populisme c’est d’abord l’opposition entre le peuple et les élites, mais c’est aussi « la préférence donnée à la démocratie directe, le déploiement d’une économie protectionniste ou encore la mobilisation d’émotions spécifiques ». Sentiment d’abandon et dégagisme sont au cœur de la rhétorique populiste.

Bien qu’ils s’en défendent parfois et que les partisans de gauche s’indignent qu’on les enferme dans le même sac que les militants d’extrême-droite, Jean-Luc Mélenchon, Eric Zemmour et Marine Le Pen, correspondent assez bien à ces critères.

Voilà donc pour le populisme. Reste à examiner le poutinisme.

Ici, une chose est sûre : le tropisme pro-Poutine d’Eric Zemmour et de Marine Le Pen existe de longue date. Leurs déclarations sont sans ambigüité. Il y a d’abord le célèbre « Je rêve d’un Poutine français », lancé en 2018 par Eric Zemmour. Une autre phrase, qu’il a prononcée le 23 janvier sur France 5, est sans équivoque : « On ne fixe pas des limites à Vladimir Poutine. »

On peut aussi évoquer les photos moscovites de Marine Le Pen, posant fièrement auprès du président russe, dont elle espère tirer appui. Aujourd’hui encore, pour la candidate du Rassemblement national, Emmanuel Macron demeure « le petit télégraphiste de l’Otan ». A gauche, le tropisme de Jean-Luc Mélenchon n’est peut-être pas premièrement poutinien, mais son hostilité à l’Otan fait nettement pencher le fléau de la balance. « Les États-Unis sont dans la position agressive et non la Russie », affirmait-il encore fin janvier.

L’étonnante résistance

Et pourtant, l’invasion russe de l’Ukraine n’a pas porté tort à ces candidats. Ils sont tous les trois très bien placés et peuvent encore espérer se qualifier pour le second tour.

Bien sûr, les sondages pour le premier tour ne sont pas parfaitement stables ni complètement fiables. Des candidats montent, et d’autres descendent. On le rappelle : même cumulés, même ajustés au quotidien comme dans le rolling IFOP, les sondages ne font pas tout à fait l’élection.

Mais si l’on situe approximativement Marine Le Pen à 21 %, Jean-Luc Mélenchon à 15 % et Eric Zemmour à 11 %, en sachant que le scrutin réel donnera des résultats peut-être très différents au sein de ce trio, quelque chose de net se dégage. Près d’un Français sur deux est prêt à voter pour l’un des trois principaux candidats que l’on classe habituellement parmi les populistes. Leur position sur l’Ukraine n’a donc aucune conséquence politique. Le populisme n’est pas décrédibilisé par le poutinisme. Au second tour, le score de Marine Le Pen et celui d’Emmanuel Macron semblent devoir se resserrer jusqu’à entrer dans la zone d’incertitude.

Cette résilience du populisme révulse certains commentateurs, qui ne cachent pas leurs sentiments personnels. Pour Jean-Michel Bretonnier, par exemple, « le parti de la raison », autrement dit Macron, n’a pas « triomphé de la déraison ». Et « le réalisme n’a pas vaincu les illusions. »

Poursuivons la lecture de La Voix du Nord, un grand quotidien régional, engagé de longue date contre Marine Le Pen et dont Jean-Michel Bretonnier est le directeur : la France va bien. Elle se classe à la 10e place pour l’espérance de vie. Et parmi les grands pays européens, seuls deux, les Pays-Bas et la Suède, sont moins inégalitaires que le nôtre. En plus, « si l’on ajoute la beauté de ses paysages, de ses villes et la richesse de sa culture, on peut considérer, sans se vanter, qu’il devrait y faire plutôt bon vivre ». Et pourtant, notre pays est marqué par « le pessimisme et le déclinisme ». Pas de doute : le vote extrême viendrait de là.

De fait, l’un des dernières vagues d’étude du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, le montre clairement : 67 % des électeurs putatifs d’Emmanuel Macron sont satisfaits de leur vie, contre 38 % de ceux de Jean-Luc Mélenchon, 38 % de ceux d’Eric Zemmour, et 35 % de ceux de Marine Le Pen. C’est logique, me direz-vous. Si l’on choisit un candidat protestataire, c’est parce qu’on est d’humeur à protester. Mais cette vérité de La Palice explique-t-elle l’essentiel ?

Le secret d’une résilience

Une autre explication, c’est que le populisme est aussi un opportunisme, voire un cynisme. Les candidats à la sympathie poutinienne avérée, Eric Zemmour et Marine Le Pen, ou à l’anti-américanisme déclaré, autrement dit Jean-Luc Mélenchon, ont en partie changé de discours. Ils ont pris leurs distances et condamné l’invasion.

Notons que le changement de ligne de Mélenchon reste peu clair, ou à tout le moins assez embarrassé. Le 24 février, un tweet du candidat est explicite : « #Ukraine : je condamne l’attaque de #Poutine ». Mais il propose un lien vers l’émission de France 2 où il ne tient pas vraiment ce langage.

Ces changements de ligne politique plus ou moins subtils passionnent les journalistes et les politologues. Mais est-ce qu’ils sont perçus par les électeurs ? Et est-ce qu’ils influent leurs intentions de vote ? Rien ne le prouve. On peut même dire que rien n’est moins sûr. Regardons donc plutôt du côté des ressorts de l’élection présidentielle. Aussitôt, autre chose apparaît : la Russie est un pays lointain. La guerre en Ukraine ne compte pas. Certes regrettables, les massacres ne pèseront pas vraiment dans l’urne. Ce qui intéresse les Français, ce sont d’abord les conséquences du conflit sur leur portefeuille. Est-ce que le prix du fuel pour remplir la cuve et se chauffer va flamber ? Est-ce que les prix vont augmenter au supermarché ?

C’est ce que montre clairement la septième vague d’enquête du Cevipof, datée du 18 mars. Pour 57 % des Français, ce qui pèsera d’abord dans leur vote, c’est le pouvoir d’achat, autrement dit les salaires, les taxes, les impôts… Sur le pouvoir d’achat, le candidat Zemmour ne dit pas grand-chose. En revanche, cela fait partie des thèmes de prédilection de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon.

Bien sûr, la guerre en Ukraine n’a pas disparu du radar électoral. Elle est la deuxième préoccupation des personnes interrogées, mais en beaucoup plus modeste proportion et sans que cela compte dans leur choix politique. Certes, le conflit inquiète 44 % des Français. Mais quand il s’agit de savoir comment voter, seuls 27 % des sondés pensent en tenir compte. Et ce chiffre est en net recul par rapport à la précédente enquête électorale du Cevipof.

En outre, le réchauffement climatique, le système de santé, les retraites et l’immigration préoccupent autant les électeurs que les conséquences géopolitiques de la guerre en Ukraine. Voilà pourquoi le tropisme poutinien des candidats populistes n’a pas de conséquences politiques. Le populisme répond à des inquiétudes fondamentales qui demeurent inchangées.



Article publié dans le journal La Croix. (2022).

Article publié dans le journal Le Monde. (2022).

Rosanvallon, P. (2020). Le Siècle du populisme. Éditions du Seuil.

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Crédits photos : © Stéphane Grangier. © Alexis Sciard-IP3, Fred Dugit, Mylene Deroche / MAXPPP. © Adobe Stock. @ Tino