03 juin 2021#7


Pourquoi nous faisons tant de selfies

Bonjour,
Pour ce 7e épisode de L’AntiÉditorial, je vous emmène dans le monde aussi incroyable qu’impitoyable des réseaux sociaux, où les selfies fleurissent en masse. Comment expliquer leur succès ? Je vous invite à me donner votre avis sans truquage en bas de cet article !



Dans son nouveau roman, Instagrammable, qui vient de paraître chez Grasset, Éliette Abécassis nous plonge dans les jeux de miroirs lycéens. Jade, l’un des personnages principaux, « est une petite entreprise, chaque instant de son existence est consacré à sa propre mise en scène », écrit-elle. « Créer de l’engagement, obtenir le maximum de likes et convertir le tout en produit, à commencer par elle-même : l’objectif étant le chiffre d’affaires et la notoriété. Elle est une marque. » Mais tout ce qui brille n’est pas d’or. On peut vendre du rêve à des milliers d’inconnus et répandre tout autre chose autour de soi. Instagrammable, ce sont Les Liaisons dangereuses à l’ère des selfies. Dans la cour du lycée, les nudes et le revenge porn deviennent les instruments d’un jeu cruel, où les plus faibles se font immanquablement avoir.

Une histoire d’ados ou d’adultes ?

Selon un sondage de 2018, la moitié des 18-24 ans prend au moins un selfie par semaine. Mais ce n’est pas seulement réservé aux jeunes. 60 % des Français en ont déjà fait. Et pourquoi ? 71 % des sondés assurent que c’est pour immortaliser un bon moment passé avec des proches. 18 % expliquent que c’est pour partager ou annoncer un moment de vie important. 8 % reconnaissent que c’est pour valoriser leur image, et 3 % pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. De l’aveu même des sondés, dans près d’un cas sur trois, le selfie est donc un outil de communication.

Prenez les 223 millions d’abonnés sur Instagram de Kim Kardashian, ou les 235 millions de sa demi-sœur Kylie Jenner. Ados ou adultes, célèbres ou inconnus, nous sommes tous devenus des « influenceuses » ! Et cela en moins de deux décennies, puisque le mot selfie n’a pas 20 ans. Il est apparu vers 2002 en Australie et ne s’est généralisé qu’après 2013. Quant au premier iPhone, il date de 2007. Le post le plus connu de Kylie Jenner, avec son nouveau-né, a été vu depuis le 6 février 2018 par 18 millions de personnes. Mais il n’est pas indifférent que le selfie le plus populaire au monde soit faux et parodique. Peut-être l’avez-vous vu ? Il montre un banal œuf de poule. Deux ans après avoir été pondu, ou plutôt instagrammé, il est liké à ce jour par plus de 55 millions de personnes. Le compte du « World record egg », car tel est son nom, a désormais 5,3 millions d’abonnés. J’y ai trouvé cette mignonne satire en vidéo de la quête effrénée des selfies et des likes.

Le selfie, explique Ana Peraica, qui a écrit un essai sur le sujet, Culture of the Selfie (non traduit en français), ce sont « des souvenirs privés diffusés dans la sphère publique ». Autrement dit, votre selfie ne deviendra vraiment un selfie que si vous le postez sur les réseaux sociaux et, dans l’absolu, s’il est partagé ou commenté. La fonction du selfie, ce n’est pas de garder un souvenir de soi, dans le temps, pour les générations futures, mais au contraire de se déployer dans l’espace et dans l’instant, immédiatement. Le but n’est pas de se voir, mais de faire savoir. Il n’existe, en somme, que par le like, par les commentaires élogieux et par le partage. Sinon, il reste, disons, un insignifiant autoportrait fait par un amateur.

Mais en un sens, le selfie n’est que la transposition dans la culture de masse d’un désir qui est bien plus ancien. Des artistes ont fait des autoportraits dès l’Antiquité, par exemple sur les vases grecs. Et puis, prenez L’Homme au turban rouge. Ce tableau peint en 1433 par Jan van Eyck est considéré comme le premier véritable autoportrait de la peinture occidentale. Mais il y a déjà, dans cette œuvre absolument splendide, avec ce turban si visible et ce regard qui vous fixe si intensément, une véritable stratégie de communication.

Quant au premier autoportrait photographique, il a été pris par un pionnier, Robert Cornelius, dès 1839. C’est par ce cliché que cet Américain se donnant des allures de beau ténébreux est passé à la postérité. Rappelons que la photo la plus ancienne du monde, le Point de vue du Gras, de Niépce, ne date que de 1827, à peine douze ans plus tôt. L’invention du selfie suit donc de très près celle de la photographie. Elle en est le prolongement naturel, nécessaire.

Maladie professionnelle

Mais comme dans le roman d’Éliette Abécassis, ce n’est pas tout rose. Y compris pour les adultes. Prenez le confinement, par exemple. Il nous a fait entrer au domicile de nos collègues de travail. Et souvent, l’appartement de monsieur ou madame Tout-le-monde n’a pas grand-chose à voir avec les photos « instagrammables ». Et notre tête n’est pas toujours aussi présentable. Or les réunions sur Zoom ou sur Teams nous montrent chez nous, en plan resserré et pendant une longue durée. Loin de détendre l’atmosphère, cette découverte de l’intime et notre exposition en gros plan ont fait monter la pression. D’habitude, en principe, on ne consacre pas ses heures de travail à regarder son chef ou sa cheffe dans le blanc des yeux. Sauf si c’est le coup de foudre entre collègues, ce qui n’est pas le sujet de cet épisode de L’AntiÉditorial. Mais surtout, en temps normal, on ne traîne pas du matin au soir dans sa salle de bains. Même si on passe un peu de temps à se maquiller… Or en télétravail, nous nous apercevons à longueur de journée sur notre propre écran d’ordinateur. Et même si c’est du coin de l’œil, cela ne nous plaît pas toujours.

Pour certains, cela crée des complexes. Les Américains leur ont même donné un nom : « Zoom dysmorphia ». Le phénomène, même s’il ne faut pas le surestimer, a quand même été documenté par une étude scientifique. Quand nous passons notre journée à nous voir dans le miroir, le gouffre nous semble encore plus grand avec les images bien léchées d’Instagram. En somme, comme l’explique à Vogue Hilary Weingarden, chercheuse à l’hôpital général du Massachusets, nous voyons d’un côté de plus en plus d’images des autres, fausses mais parfaites. Et de l’autre, nous apercevons de plus en plus d’images vraies mais imparfaites de nous. Et cela nous mine. Conséquence : le nombre de chirurgies esthétiques aurait augmenté depuis un an.

Mais pourquoi dans un miroir ?

Puisqu’il est question de miroir et d’image de soi, parlons donc des selfies que l’on fait dans un miroir. Nous sommes donc devant notre glace, avec notre smartphone. Nous photographions notre reflet. Et notre reflet nous montre regardant… notre smartphone. Les mirror selfies sont très tendance sur Instagram. Si vous allez par exemple sur le compte de la jeune mannequin Thylane Blondeau, suivi par près de 4 millions d’abonnés, vous la verrez se brosser les dents ou poser en petite culotte devant le robinet du lavabo de sa salle de bains pour promouvoir sa propre marque de vêtements. Sur ses cinquante dernières images, une dizaine sont des mirror selfies

Le mythe de Narcisse se noyant dans son propre reflet nous montre que cela ne surgit pas de nulle part. Le stade du miroir, nous ont dit le psychologue Henri Wallon puis le psychanalyste Jacques Lacan, c’est celui où le petit enfant prend conscience de lui-même. Il a un corps, séparé de celui de sa mère. Mais si l’on peut chercher des interprétations mythologiques ou psychanalytiques, on peut aussi, tout simplement, se plonger dans l’histoire des images. Il y a presque cinq siècles, vers 1523 ou 1524, un jeune peintre, Francesco Mazzola, dit il Parmigianino, s’est rendu célèbre en réalisant son autoportrait dans un miroir convexe. Son tableau fait partie des chefs-d’œuvre du musée des Beaux-Arts de Vienne. Sur la toile, l’artiste peint avec brio les effets déformants du miroir. Il Parmigianino établit ce paradoxe toujours actuel, au point d’être presque une loi du genre. Le selfie reproduit fidèlement la réalité telle qu’elle apparaît dans le miroir. Mais cette réalité n’est pas vraie. Plus elle se veut fidèle, plus elle est déformée. Le miroir nous ment.

En photo, le premier selfie au miroir date de 1900 ou 1901. Il a été pris dans son salon par une respectable mais anonyme dame anglaise, grâce au tout nouveau Kodak Brownie et à son boîtier en carton. Ce nouvel appareil à 1 dollar fait alors passer la photographie de hobby pour happy few à loisir pour tous. En 1914, la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna, alors âgée de 13 ans à peine, fut la première ado à faire un mirror selfie. Une image assez troublante, si l’on songe que la jeune femme sera fusillée par les bolcheviques peu d’années après, le 16 juillet 1918, avec le reste de la famille impériale russe. Là encore, la réalité de la vie et l’image photographiée ne coïncident pas.

Quant à Vivian Maier, une des plus grandes photographes du XXe siècle, elle a passé son temps à se photographier dans toutes sortes de miroirs avec une inventivité incroyable, géniale. Et ce n’était pas pour épater la galerie. Vivian Maier, décédée en 2009, n’était pas une artiste professionnelle. Au point que c’est en vidant son appartement en 2007, alors qu’elle partait en maison de retraite, que l’on a découvert son œuvre.

Mais le vrai n’est-il pas faux ?

Revenons aux mirror selfies d’aujourd’hui, qui ne sont pour la plupart ni des œuvres d’art, ni des documents historiques. Une vidéo mise en ligne sur le réseau favori des ados, TikTok, explique que beaucoup de selfies publiés sur le réseau concurrent, Instagram, seraient trafiqués. La vidéo a recueilli plus de 130 000 likes et a été vue près de 525 000 fois. Elle explique que la plupart des photos miroir présentent de petites imperfections et taches. La lumière éblouit, il y a des reflets, et il y a de la poussière. Or lorsque certaines influenceuses brandissent leur téléphone sur une photo qui semble avoir été prise dans un miroir, il n’y a ni reflet, ni taches, ni poussière. Étrange, non ? « Les influenceurs ont-ils par hasard des miroirs extraordinairement propres et parfaitement placés ? » se demande BuzzFeed. « Ou bien… demandent-ils à quelqu’un d’autre de les prendre en photo, tandis qu’ils brandissent leur propre téléphone, afin de donner l’apparence d’une photo prise dans un miroir sans en avoir un ? »

À la différence des stars que nous voyons apparaître naguère sur le papier glacé, les influenceuses ne doivent pas seulement nous faire rêver en déclenchant notre envie d’acheter tel sac, telle paire de chaussures ou tel maquillage. Certes, elles sont rémunérées dans ce but. Mais pour être suivies, elles doivent nous paraître accessibles, « tout en menant une vie sans effort et esthétiquement plaisante. »

Les professionnels entretiennent cette illusion en donnant à leurs fans un accès 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à leurs moments les plus banals et les plus intimes. D’où l’importance de se photographier dans sa salle de bains ou dans son dressing. Mais comme ils doivent en même temps sembler parfaits, il leur faut souvent des heures pour mettre en scène un petit bout de vie insignifiant. Et si chaque photo est donc mise en scène, même une photo miroir, pourquoi subir les inconvénients d’un vrai miroir alors qu’un collaborateur peut prendre la photo. Au cinéma d’ailleurs, les scènes de miroir sont le plus souvent réalisées sans miroir.

C’est Kara Del Toro, top model et célèbre influenceuse californienne, qui a vendu la mèche sur TikTok, en montrant comment procéder. « Voici le secret : il n’y a pas de miroir. Tout ce dont vous avez besoin est un deuxième smartphone ou un appareil photo. » Mais alors, à quoi ça sert ? C’est absurde, non ? Pas du tout, c’est super important. Tout l’enjeu de cette mise en scène de soi est de faire un énorme effort pour paraître n’en faire aucun. Le selfie a ce petit air sur le vif. Le selfie au miroir ajoute une touche supplémentaire, encore plus intime, privée. Mais l’image spontanée doit aussi être parfaitement léchée.

L’improvisation est un art très sérieux. Trop sérieux pour être improvisé. On le voit avec les images des « vaccine selfies », ces photos où l’on se fait à la fois piquer et photographier. Il y a quelques mois, la photo d’Olivier Véran, chemise ouverte, avait fait causer. Et quand son tour est venu, le créateur américain Mark Jacobs a poussé la mise en scène de soi au maximum : « short rose à sequin, chemise assortie et sa plus belle paire de bottines à plateformes seventies. Par-dessus, le designer s’est entiché d’une sublime veste léopard. » J’ai lu la description dans Elle. Et devinez quoi ? Ce selfie est un mirror selfie. D’ici là à penser que c’est un faux…



Article du journal The New York Times (2021)

Abécassis, É. (2021). Instagrammable. Grasset.

Étude scientifique (2021)

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Crédits photos : © Stéphane Grangier, © Dusault, © Stephanie Mitchell, © Wikipedia