17 mars 2022#39


Poutine : retour au stalinisme ?



Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, on s’échine à comprendre l’énigme Poutine. Mais avec l’invasion de l’Ukraine, la question devient vitale. Quelle est l’idéologie du Kremlin ? Les explications sur le nationalisme russe, le néo-impérialisme et l’alliance avec le patriarcat de Moscou sont intéressantes, mais insuffisantes. Pour comprendre, il faut retourner aux sources du KGB…

Back in the USSR  

« I’m back in the USSR », chantant les Beatles en 1968, en pleine Guerre froide. Un demi-siècle plus tard, hélas, ce ne sont ni les charmantes Russes ni les jolies Ukrainiennes qu’il s’agit de retrouver. Le bruit des bombes couvre le son de la balalaïka. Le retour à l’URSS est un retour en arrière, vers le soviétisme.

C’est, en tous cas, le point de vue de Max Boot. Sous l’ère Brejnev, cet historien et essayiste américain a fui la Russie avec sa mère et sa grand-mère. Il a l’impression de revivre un cauchemar d’enfant. « Vladimir Poutine a rembobiné plus de trente ans d’histoire russe. Les mesures hésitantes prises par la Russie depuis la fin des années 1980 pour développer une société ouverte ont été effacées en un clin d’œil. En quelques semaines, la Russie est passée de l’autoritarisme au totalitarisme, et son économie a été déconnectée de l’Occident. Ce n’est pas tout à fait la stalinisation – Poutine n’envoie pas des millions de personnes au goulag – mais c’est définitivement la soviétisation. » La Russie revient « au type d’endroit arriéré et répressif » que sa famille a fui en 1976. 

Peut-on confondre soviétisation, stalinisation et poutinisation ? Peut-on parler d’un nouveau totalitarisme ? Max Boot écrit bien que « les mensonges des laquais de Poutine feraient rougir Staline ». Mais c’est une formule rhétorique, pas une démonstration. Sur quoi reposerait exactement ce néo-stalinisme ou ce soviétisme revisité ?  

À Londres, l’éditorial de The Economist relève trois éléments : le mensonge collectif, la violence d’État et la paranoïa personnelle. Le mensonge ? La guerre est niée, la quasi-totalité des médias indépendants fermés. « En insistant sur le fait que son « opération » militaire dénazifie l’Ukraine, la télévision d’État re-stalinise la Russie. » On est là dans la logique totalitaire, où les mots changent de sens. La violence ? L’usage délibéré et débridé de la terreur est un élément du totalitarisme, qu’il s’agisse du fascisme ou du stalinisme. La paranoïa ? Max Boot pense que Poutine est plus isolé que Staline. The Economist fait aussi de la paranoïa un élément distinctif. On va y revenir.

À ces trois éléments s’ajoutent d’autres similitudes. Comme Staline à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Poutine a sous-estimé son adversaire et sur-estimé son armée. Comme Staline, sa politique affaiblit les classes bourgeoises, dont il redoute le libéralisme. Bien sûr, aujourd’hui elles ne sont pas envoyées au goulag, elles cherchent à fuir vers Istanbul, Helsinki ou Erevan. Comme Staline, il s’appuie sur le nationalisme et l’impérialisme russe pour mobiliser et étouffer les critiques. Mais à la différence de Staline, il manque quand même d’un vrai corpus idéologique. « Le poutinisme mélange le nationalisme et la religion orthodoxe pour un public de télévision », ironise The Economist.

Complexité

Yves Hamant a été professeur de littérature slave à l’université de Nanterre, conseiller culturel en Russie au temps de l’Union soviétique. Il est aussi le premier traducteur de L’Archipel du goulag. Dans un passionnant entretien à la revue Esprit, il confirme le trait paranoïaque que L’AntiÉditorial vient d’évoquer. Mais il le sort du Kremlin pour le transposer à la géopolitique. Poutine « est marqué par l’obsession de l’encerclement, ce qui est un cercle infernal, car, plus le territoire de la Russie s’étend, plus elle est encerclée ! Et Poutine a déclaré sans ambages que les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part ».

Hamant connaît sur le bout des doigts l’histoire russe et a fait l’expérience directe du soviétisme, en particulier en côtoyant ses dissidents. Il propose une grille de lecture complexe. Il est convaincu que le poutinisme « est une bête nouvelle, un phénomène sui generis déterminé par plusieurs facteurs et certainement le pire produit du post-communisme. »

Il y a le facteur religieux. A Moscou, le chef de l’Église orthodoxe alimente de longue date le discours du ressentiment, qu’il pare d’oripeaux spirituels. Il est convaincu que « la civilisation du  »monde russe » est menacée par celle occidentale sécularisée, comme elle l’avait été au début du XVIIe siècle par l’invasion polonaise et les tentatives de latinisation qui lui auraient fait perdre son identité spirituelle ».

Il y a aussi, plus trivial, le facteur mafieux. « Quelques mois avant d’accéder à la présidence de la Russie, Poutine a stupéfait le monde en déclarant que la Russie irait  »butter les terroristes jusque dans les chiottes » ». Selon une tendance qui s’est répandue dans la société russe, Poutine emploie couramment un vocabulaire venant du milieu des truands. La langue des camps soviétiques a imprégné tellement la société qu’elle est devenue la langue du KGB et, par extension celle du pouvoir. Avec cette langue vient « un style de vie, des attitudes physiques et surtout un code de vie, une morale, qui ont également pénétré une partie de la société ».

Révisionnisme historique

Autre dimension, le révisionnisme historique. Le poutinisme poursuit « un objectif historiographique, mémoriel ». Il veut « imposer au monde un nouveau récit, plaçant la Russie au centre de l’histoire contemporaine car elle a vaincu l’Allemagne nazie. (…) C’est pourquoi la mémoire du stalinisme doit être bannie et c’est ce qui explique la liquidation de l’association Memorial. » D’où l’insistance, à nos yeux, grotesque, sur la « dénazification » de l’Ukraine, une démocratie dirigée par un président juif.

Dans un entretien à Ouest France, l’historienne Galia Ackerman relève aussi ce trait emprunté à la propagande soviétique. « Après la guerre, tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec Staline, même quelqu’un comme Tito, qui a combattu très valeureusement contre les nazis, étaient appelés fascistes. En 1968, quand les chars russes ont envahi la Tchécoslovaquie, (…) on disait quand qu’il s’agissait de prévenir une invasion du pays par les nazis allemands. On parlait très facilement des fascistes ou nazis sionistes. Bref, tous ceux qui étaient contre les Soviétiques devenaient automatiquement des fascistes ou des nazis. »

L’État de Poutine

Allons maintenant voir de l’autre côté, celui des poutiniens. Jusqu’à 2020, Vladislav Sourkov a été l’un des principaux théoriciens et idéologues du régime. Il théorise ce qu’il appelle « l’État de Poutine », quatrième grande ère Russe après celui de tsars de Moscou, l’empire russe et l’État de Lénine. Le Point a traduit un de ses principaux textes. Le poutinisme est défini par sa brutalité revendiquée, affichée, et par le culte du chef, quelque part entre le stalinisme et le populisme. Il repose exclusivement sur l’appareil répressif. « De fortes tensions internes rendent le pouvoir militaire et policier indispensable et décisif.  Depuis toujours, cette puissance a été mise en avant, car ni les marchands, qui considèrent les intérêts militaires inférieurs aux intérêts du commerce, ni les libéraux, qui basent leur doctrine sur le refus total de tout militarisme, n’ont jamais dirigé la Russie ». En d’autres termes, les oligarques ne comptent pas, et les classes moyennes pas davantage. Comme dans le fascisme, le péronisme ou le maoïsme, le chef voit tout. Et il n’existe aucun corps intermédiaire. « La capacité d’entendre et de comprendre le peuple, de tout voir en lui, en profondeur, et d’agir en adéquation avec lui, constitue la vertu principale et exceptionnelle de la gouvernance de Poutine. (…) Le modèle contemporain de l’État russe commence par la confiance et tient par la confiance. C’est ce qui le différencie du modèle occidental, qui cultive la méfiance et la critique. »

L’appareil d’État, la justice, le parlement, les pouvoirs locaux, ne sont que des illusions. « Différentes branches du pouvoir convergent vers la personne du leader. La valeur de ces branches n’est déterminée que par l’importance et la proximité du lien qu’elles entretiennent avec lui. » La rencontre, en somme, de la culture stalinienne avec la culture maffieuse.



Article publié dans le magazine Le Point. (2022).

Article publié dans le journal Ouest France. (2022).

Article publié dans la revue Esprit. (2022).

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Crédits photos : © Stéphane Grangier @ Tino